ALINKA ECHEVERRÍA

NICÉPHORA

du 19 janvier au 19 février 2017

Ce sont les aspects cachés des médias qui devraient être enseignés : leur invisibilité leur confère une puissance irrésistible. Il nous faut comprendre la forme, et la nature de ces formes.
Marshall McLuhan, 1977

Nicéphora est une œuvre bruissante, une chambre d’écho où l’on perçoit les pas et paroles de présences féminines qui nous murmurent leur refus de se laisser enfermer dans leur image. Au-delà de l’archétype – femme-objet sexuel, femme forte, femme romantique – nous disent-elles encore, elles ont existé, semblables et différentes, riches, complexes, vivantes. Écoutez les images reproduites, vous y entendrez une joueuse de tennis américaine, une héroïne grecque antique, une jeune anonyme berbère, une présentatrice télé converser. Entre elles, circule une présence masculine, celle de Nicéphore Niépce, inventeur de la photographie. Pour tenter de toutes les contenir, revient ce motif de l’amphore, en image et en volume, reliant l’Antiquité à notre époque. L’amphore et ses courbes, contenant autant qu’écran, symbole de féminité et véhicule de narration : l’amphore donc pour raconter la femme au travers de l’histoire de ses représentations. Celle qui les réunit ici dans cette conversation vertigineuse, c’est Alinka Echeverría, artiste anglo-mexicaine née en 1981, lauréate de la Résidence BMW au musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône, résidence dont ce travail constitue le fruit ou plutôt le rhizome tant ses ramifications sont multiples et leur vivacité persistante, ne demandant qu’à se développer encore.

Le contexte de réalisation est ici primordial. L’artiste prend pour point d’ancrage de sa pensée le musée qui l’accueille pour la résidence de création et son illustre figure, Niépce, né Joseph et qui se rebaptisera du prénom grec Nicéphore, soit « celui qui porte la victoire ». Le prénom désigne également un papillon d’Afrique, comme ceux qu’Alinka collectionnait enfant. Photographie – antiquité – collection, et entre les trois, Alinka Echeverría, femme exploratrice partie récolter des spécimens. L’artiste ne papillonne pas d’une idée ou d’une source à l’autre. Elle collecte et accumule des matériaux hétérogènes, laisse décanter leur histoire, leur contexte. Des papillons épinglés et disposés dans une boîte de son enfance à ces femmes berbères « couchées » sur le papier des cartes postales Combier au début du 20e siècle et trouvées dans les collections du musée Nicéphore Niépce, se forme un premier écho dans l’esprit rhizomatique d’Alinka Echeverría. Celui d’une beauté soumise à la violence sourde de sa capture, de la fascination pour l’idée de l’exotisme, du désir de catégoriser, de posséder, que l’image et la photographie viendraient combler. Dans Nicéphora, l’artiste fait se rejoindre la photographie – véhicule contemporain des images – et la céramique.

Revenant aux sources du médium photographique, elle examine les différents supports qui ont marqué son histoire au fil des 200 ans qui nous séparent de son invention par Niépce : héliographie, plaque de verre, phototypie, héliogravure, solarisation, photochromie, offset, anaglyphe, image télévisuelle, jusqu’à la sérigraphie sur terre cuite émaillée. Aux fins de réaliser ce morphing entre la forme antique et la forme contemporaine, l’artiste extraie plusieurs pièces de la collection de musée qu’elle vient placer numériquement sur des vases, préalablement photographiés sur fond de couleur.

Autour de ces tirages photographiques encadrés, Alinka Echeverría met à nu les fils de sa pensée : un livre assemblé en leporello (accordéon) court sur une table, laissant ses planches d’inspiration et de notes visuelles exposer leur caractère inévitablement subjectif et parcellaire. S’y adjoignent des boîtes assemblées en mosaïque et disposées sur le mur : une construction scénographique qui vient faire écho à la construction médiatique du personnage de Serena Williams. Enfin, pièce maîtresse de l’exposition au sein de laquelle elle trône sur cette amphore porteuse de victoire, une Serena Williams sérigraphiée, à l’aube d’un autre de ses exploits : « une amphore pour Nicéphore », pièce impossible car ne foulant aucun des sentiers balisés, à la croisée des mondes antique et contemporain, exactement telle qu’Alinka Echeverría l’avait imprimée en pensée.