L’AUTRE VISAGE

PORTRAIT & EXPÉRIMENTATIONS PHOTOGRAPHIQUES

Du 11 juin au 1er octobre 2016

En l’an 1500, Albrecht Dürer réalise une huile sur bois intitulée Autoportrait à vingt-huit ans. Très largement discutée et analysée, l’œuvre, parmi les plus célèbres du peintre allemand, présente un jeune homme, longue chevelure bouclée et dénouée, nous faisant face, en buste, la main positionnée en signe de bénédicité. C’est en Christ que Dürer fait son autoportrait, dans une représentation marquée par la philosophie humaniste : si l’homme a été fait à l’image de Dieu, et que Dieu ne saurait être représenté, alors tout portrait d’homme contient, là quelque part dans les profondeurs de la représentation, quelque chose du divin et de son insaisissabilité.

Faire le portrait d’une intériorité : la mimesis grecque, à ses origines, contenait déjà ce paradoxe. Il s’agissait, au sein de la représentation de formes reconnaissables, de donner à voir le caractère sacré de l’être, sa face cachée, sa forme intérieure.

Ainsi le portrait serait cet espace où saisir l’Autre, au-delà du visage, au-delà de la peau, et au-delà de cette autre « peau » qu’incarne la surface de la toile ou de la photographie.

Si la question de l’altérité est ainsi constitutive du genre du portrait, comment traiter ici ce vaste sujet ? Délibérément partiale et sélective, l’exposition L’Autre visage propose d’aborder le portrait comme lieu de l’altérité en s’en tenant à un territoire nettement circonscrit. Et pour en délimiter les contours, partir de ce moment de l’histoire où les artistes ont entrepris d’entamer l’intégrité de la photographie et de l’image imprimée. L’altération pour révéler l’altérité.

Ce point de rupture, nous le situons ici à la Première Guerre mondiale : alors que la machine, la voiture, l’avion ont fait entrer tambours battants l’homme dans l’ère moderne, induisant un rapport nouveau du corps et des sens au monde. Alors encore que Sigmund Freud publie son Introduction à la psychanalyse. Alors enfin, que les soldats mutilés reviennent du front, et que la société se trouve bientôt nez à nez avec ces enfants de la guerre, les Gueules Cassées.

Des Gueules Cassées… à Dada. Se saisissant des expérimentations menées par les Cubistes ou un Marcel Duchamp peignant Yvonne et Madeleine déchiquetées à la veille de la Grande Guerre, Dada achève la forme classique et parachève la pratique de l’assemblage hétérogène, notamment par le collage et le photomontage. Avec le dadaïsme naît le premier cyborg du vingtième siècle : Raoul Hausmann réalise sa Tête mécanique en 1919. Le visage est composite, agglomérant dans ce nouvel âge anatomique gobelet télescopique, tuyau de pipe, mètre de couturière, rouage de montre et caractère d’imprimerie. Sa compagne, Hannah Höch, assemble pages de magazines, coupures de presse et photographies, en se focalisant sur le visage de la femme. L’image est alors déconstruite et recomposée. À coups de ciseaux, Hannah Höch recrée des archétypes de femmes, figures aussi symboliques qu’explicites qui évoquent la condition féminine dans la République de Weimar et les aspirations de la « Femme Nouvelle ».

Il ne s’agit plus ici dans ces pratiques artistiques de capter l’identité d’un sujet spécifique, qu’il faudrait rendre identifiable, mais de se saisir du portrait pour incarner un corps commun. Le portrait photographique tel qu’il se déploie dans cette exposition ne se doit plus d’exprimer la ressemblance morphologique, ni une individualité. Au contraire, il est le lieu de création d’un archétype de l’ordinaire. De la figure historique d’Erwin Blumenfeld à la très contemporaine Hannah Whitaker en passant par John Stezaker ou Julie Cockburn, le sujet est presque toujours anonyme. La distance au photographié est parfois totale : avec Cockburn, Stezaker, Dicke, Piontek ou Jung, l’image est recyclée, chinée dans les brocantes et ré-appropriée par l’artiste qui se fait alors interprète d’une matière première dont il n’est pas l’auteur. La photographie, qu’on pensait pourtant destinée à reproduire « trait pour trait », s’est ainsi graduellement émancipée de cette contrainte pour faire surgir l’informe, affleurer l’incertain, voire l’indicible. Pour faire advenir cette profondeur à la surface de l’image, il a fallu brouiller la tranquillité de son reflet. Gravures, entailles, broderies, abrasions, découpages, s’y attaquent. Puisque les temps ne sont plus aux certitudes, le visage souvent se dérobe. Et c’est précisément dans cet effacement des traits que fait surface un autre portrait, celui d’une intériorité fragmentée, accidentée, composite. Et l’archétype alors de s’adresser à chacun d’entre nous.

Si cette disparition du visage en tant qu’entité indivisible est propagée par la création de cyborgs Dada, elle est totalement consommée par Andy Warhol, Richard Hamilton, et autres figures du Pop Art. Le visage, bien de consommation, se démultiplie jusqu’à son propre épuisement. Amie Dicke, John Stezaker, William Klein, Sabrina Jung, oeuvrant avec les images médiatiques issues de magazines, d’internet ou de la publicité, s’inscrivent dans cette même réflexion.
L’Autre visage enfin, c’est aussi celui de la photographie elle-même. Tout comme la face du modèle se dissout dans les multiples interventions qu’elle subit, la photographie, en tant que surface, voit ses limites repoussées et sa définition remodelée. Découvrir Jonny Briggs ou Stéphanie Solinas traduire le photographique en volume, (soit-il masque de papier, sculpture de marbre imprimée en 3D ou tapisserie), c’est constater la perpétuelle extension du domaine de la photographie. C’est de nos yeux voir, qu’aujourd’hui, toujours, elle respire avec son époque.

Avec les œuvres de :
Erwin Blumenfeld, Nathalie Boutté, Jonny Briggs, Julie Cockburn, Amie Dicke, Douglas Gordon, Sabrina Jung, William Klein, Jean-François Lepage, Birthe Piontek, Stéphanie Solinas, John Stezaker, Lorenzo Vitturi, Hannah Whitaker

Autour de l'exposition

VISITE ET RENCONTRE AVEC LES ARTISTES
Samedi 11 juin à 16h
suivie d’une signature du livre de Jean-François Lepage
(dans le cadre de la Route du Livre) à 17h

VISITES COMMENTÉES
Samedis 23 juillet et 24 septembre 2016 à 15h
avec Raphaëlle Stopin, directrice artistique

ATELIERS 7-12 ANS
Visite participative suivie d’un atelier de création,
le premier mercredi de chaque mois, de 15h à 16h30

ATELIER 12-17 ANS
Mercredi 29 juin de 14h à 18h
VISAGEEKS / VISAGIFS, atelier de création numérique

ATELIER PHOTOGRAPHIQUE
Dimanche 11 septembre de 14h à 18h
Portraits « faits main »

PROJECTION
Jeudi 15 septembre à 19h
OVNI 5, Objets Visuels Non-Identifiés

DISCUSSION
Samedi 1er octobre à 16h
Visages de l’Histoire de l’art, par Guy Chaplain