WILLIAM KLEIN

FIGURE(S) DU SIÈCLE

du 16 avril au 24 juillet 2016

« Si ton image n’est pas assez bonne, c’est que tu n’étais pas assez près. » William Klein aime ces mots du photographe Robert Capa. Être près de son sujet, il le sera, tout de suite, entièrement. Il y a tout d’abord ces premières explorations, menées dans l’obscurité du laboratoire en 1952-53, centrées sur les fondamentaux de la photographie : ombre et lumière. Klein a vingt-quatre ans, il a quitté son New York natal depuis six ans et s’est installé à Paris, où il élabore une oeuvre abstraite peinte. C’est donc Klein le peintre qui s’approprie la photographie et prolonge avec elle ses travaux picturaux abstraits. Près de la matière photographique, en son coeur même, il se place au centre de la multitude de compositions que déploient ces jeux d’ombres et de lumières. Bientôt, c’est une autre multitude qui va l’occuper : hommes, femmes, adolescents, vieillards et jeunes enfants, ouvriers et aristocrates, soit, le genre humain.

1954 : Klein retourne à New York. Il y a pour projet de faire un livre, une sorte de journal de son retour, « avec un oeil américain et l’autre européen ». New York donc, comme une contrée exotique qu’il lui faudrait raconter, dans ses usages, ses quartiers, ses fêtes et ses excès. Klein descend dans la rue et ne la quittera pas. Il arpente les trottoirs de Harlem, du Bronx, de la Ve avenue, et se mêle à la foule. Ni à la dérobée ni posée, sa photographie est instantanée et au contact. Le cadre est souvent empli d’une multitude de visages dont toujours l’un ou plusieurs regardent le photographe et lui adresse geste ou sourire. Muni d’un appareil et d’un objectif 28mm grand angle, Klein rompt la distance imposée par les normes sociales et la technique photographique. Il s’approche encore et encore, joue des coudes. À si courte distance du sujet, le grand angle induit flous et déformations, autant d’accidents visuels qui deviennent éléments d’un langage photographique inédit, expressionniste. L’oeil caresse le grain de la peau et de la pellicule ; soudain si proches, on sentirait presque, là au premier plan, la voilette de cette dame nous effleurer. Alors, à observer ces attitudes si peu conventionnelles pour ce genre qui s’esquisse et que l’on appellera « la photographie de rue », il est une figure dont la présence nous saisit aussitôt, quand bien même elle demeure toujours hors cadre : c’est celle de Klein, ce grand bonhomme intrépide qui vous fixe par le truchement de ces regards « caméra », droit dans les yeux, de ses yeux à lui, bleus, vifs, et bi-culturels. Il n’est pas cet observateur distancié, il est acteur, ou plutôt, devrait-on dire de ce Parisien qui se rend presque chaque jour à la Cinémathèque et dédiera vingt ans de sa vie exclusivement au cinéma, déjà metteur en scène, directeur d’acteurs. La rue devient une vaste et généreuse scène de théâtre ou un grand cirque à ciel ouvert, noir et blanc.

Ce livre sur New York qu’il ambitionne de faire, c’est en France qu’il parviendra à l’éditer en premier lieu, les éditeurs américains ne reconnaissant pas dans la vision de Klein le New York blanc et mondain qui leur convient de refléter. Life is Good & Good for you in New York : Trance Witness Revels paraît aux éditions du Seuil en 1956, Klein en réalise la couverture (au graphisme affirmé rappelant les signes distillés par les enseignes publicitaires) et le texte. Et il n’y a que son design, puissant, pour parvenir à enserrer et contenir cette effusion d’images et de vies. Le livre est une somme, et s’impose comme telle d’emblée : à l’édition française, s’adjoindront les éditions italienne, anglaise, japonaise. Il est encore aujourd’hui un monument de l’histoire de la photographie.
New York le mènera à Rome. À l’invitation de Fellini, qui découvre son livre et l’invite sur son prochain film en tant qu’assistant, il part pour la capitale italienne et réalise cette année-là un portrait de la ville. Là aussi, le mouvement des passants prévaut en toute image. Vespa, bus, voiture, métro, la ville n’est que flux et reflux. Suivront les séries consacrées à Moscou (1959), puis Tokyo (1961). Et toujours cette même densité. Hommes et femmes se rassemblent, sur la place du Kremlin le 1er mai, à la Bourse tokyoïte, lors d’un bal populaire, ou d’un concours de coiffeuses. Klein échappe à ses escortes officielles et se glisse parmi les anonymes, empruntant les chemins non balisés. Et bien sûr, il y a cette autre capitale à laquelle il revient toujours et qu’il photographie et filme sous toutes ses coutures au cours des décennies : Paris. Manifestations, défilés, parades, courses, Parisiens et Parisiennes protestent, fêtent et commémorent.

Les images se pressent les unes contre les autres, comme ces individus affairés sur le trottoir de la grande ville. Parcourez ces bas-côtés de l’abbatiale, comme vous parcourriez une longue rue imaginaire, qui vous mènerait, des années 1950 à 2000, de New York à Paris, du noir et blanc profond à une couleur débridée qui éclabousse et désenclave l’image sur ces grands contacts peints.

Cette exposition s’est imposée, nécessaire. Parce qu’il s’agit là d’une des œuvres photographiques majeures du vingtième siècle, parce que ces visages d’inconnus nous racontent une humanité cosmopolite, bruyante, joyeuse et joueuse, vue et vécue par un homme qui n’a eu de cesse de jubiler de l’ivresse de ce mouvement, comme ces enfants dansant devant son objectif à New York il y a soixante ans. Parce que tant William Klein que ces hommes, ces femmes et ces enfants sont des figures du siècle.

Autour de l'exposition

VERNISSAGE
Vendredi 15 avril, à partir de 18h
En présence de William Klein

VISITES COMMENTÉES
Samedis 30 avril, 21 mai, 25 juin, 16h
Dimanches 12 juin et 17 juillet, 11h

TEMPS FORT QUI ÊTES-VOUS WILLIAM KLEIN ?
PROJECTION
Vendredi 1er juillet, 22h
À l’abbatiale Saint-Ouen
Qui êtes-vous Polly Maggoo ?, William Klein, 1966

TABLE-RONDE
Samedi 2 juillet, 14h
À l’auditorium du Musée des Beaux-arts de Rouen
Avec Stéphane Sednaoui, vidéaste, Magali Sizorn et Baptiste Cléret sociologues / IRIHS
et Raphaëlle Stopin, commissaire de l’exposition

CONFÉRENCE
Samedi 2 juillet, 16h
À l’auditorium du Musée des Beaux-arts de Rouen
David Campany, critique et historien d’art

RALLYE PHOTOGRAPHIQUE
Dimanche 12 juin, 14h
RDV à l’abbatiale Saint-Ouen